Réarmer l’Europe : relever le défi de l’intégration économique et de l’innovation

Actuellement, l’Europe fait face à un contexte stratégique très dégradé, marqué par un affrontement de haute intensité en Ukraine, des manœuvres hybrides et des actions de coercition économique. Alors que les garanties de sécurité américaines s’érodent, l’accumulation de ces menaces pousse les Européens à réinvestir dans leur outil de défense, après trois décennies passées à encaisser les dividendes de la paix. Après avoir atteint un point bas à 1,3% du PIB en 2015, les dépenses de défense des pays membres de l’Union européenne se redressent et approchent en moyenne 2% en 2025, la norme minimale historique de l’Otan (formalisée en 2014), avec une cible désormais portée à 3,5% à l’horizon 2035. Comparable à l’effort consenti durant la Guerre froide, cet objectif ambitieux représente à la fois un coût, un défi et une opportunité stratégique. Cette Note explore cette situation en se focalisant sur les équipements et l’innovation de défense, et ceci malgré le manque de données disponibles dans un domaine pourtant central de l’action publique. 
L’effort de réarmement, appelé à s’inscrire dans la durée, soulève des enjeux économiques majeurs. Il pose d’abord la question de l’autonomie stratégique et industrielle européenne, alors qu’environ un tiers des achats d’armements provient de pays tiers. Il met ensuite en lumière le défi du rattrapage technologique face aux États-Unis et à la Chine dans des domaines clés tels que l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs, les technologies quantiques, l’espace et les systèmes de capteurs et de guerre électronique. Il pose aussi la question de l’intégration européenne, la fragmentation des marchés nationaux entraînant des surcoûts, limitant l’interopérabilité des équipements et les efforts d’innovation. Enfin, l’effort de réarmement invite à s’interroger sur la part consacrée à la recherche & développement (R&D) de défense, qui a des retombées en termes d’innovations et de croissance au-delà du strict domaine militaire. 
Les opportunités économiques offertes par le réarmement ne se concrétiseront pas d’elles-mêmes. Un changement de politique est nécessaire pour rentabiliser l’effort budgétaire engagé. Deux priorités se dégagent. La première est de stimuler l’investissement et l’innovation en ouvrant un marché de l’armement fortement oligopolistique à de nouveaux acteurs. Pour cela, une sécurisation des budgets de défense autour de 3,5% du PIB à l’horizon 2035 est nécessaire et doit s’accompagner d’une évaluation des contrats d’armement et de maintien en condition opérationnelle, et assurer le partage de la valeur entre maîtres d’œuvre et sous-traitants. La seconde priorité est de s’appuyer davantage sur l’échelle européenne pour gagner en autonomie stratégique, en renforçant les achats en commun, en levant les obstacles aux transferts intra-communautaires, en augmentant la part de R&D dans les investissements européens de défense et en lançant des programmes communs d’armement à caractère de bien public.

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