Un plan d’espoir pour l’école
Les très mauvais résultats de la France dans la nouvelle édition de l’étude PISA sont particulièrement inquiétants. Ils s’inscrivent dans une tendance de plus long terme : depuis trente ans, les performances du système éducatif français se dégradent, avec un niveau d'inégalités parmi les plus élevés de l'OCDE. Le décrochage touche jusqu'aux meilleurs élèves. L'origine sociale et géographique, mais aussi le genre, pèsent fortement sur les résultats, l'orientation, l'accès aux filières sélectives et les revenus futurs : l'école organise trop tôt une partie des destins, dans un système qui se segmente de plus en plus.
Cette inefficacité représente une
grave perte d’opportunité pour les élèves, mais aussi un problème économique et
social majeur. Le niveau d'éducation conditionne l'emploi, la productivité,
l'innovation, l'adoption des technologies et la capacité du pays à préparer
l'avenir. Le décrochage éducatif est donc une perte de croissance, de mobilité
sociale et de souveraineté.
Mais il n'y a pas de fatalité. Confrontés à des difficultés similaires à
celles de la France, plusieurs systèmes éducatifs ont obtenu en une dizaine
d'années des progrès très substantiels : c'est le cas de l'Angleterre, du
Mississippi et du Portugal. L'analyse détaillée de leurs réformes révèle que
ces pays ont tous mobilisé cinq leviers convergents, dont le déploiement dans
le contexte français a été chiffré par le Conseil d’analyse économique.
Premièrement, développer la formation continue des enseignants, selon un format intensif (80 heures par an, obligatoires et rémunérées), centrée sur les contenus enseignés, ancrée dans la pratique quotidienne de l'enseignant et prolongée par l'observation, avec un système d'accompagnement par des professeurs experts visitant les classes – pour un coût de l’ordre de 1,5 milliards d’euros.
Deuxièmement, privilégier certaines approches pédagogiques à partir des résultats de la recherche, notamment « l'enseignement explicite » pour installer lecture, mathématiques, raisonnement et automatismes fondamentaux, pour un coût d’environ 100 millions d’euros.
Troisièmement, accompagner les 10 à 15 % des élèves les plus en difficulté grâce à un système de tutorat, en petits groupes de 2 à 4 élèves, avec un coût d’environ 350 millions d’euros.
Quatrièmement, utiliser des évaluations systématiques des élèves en début et en cours d'année pour cibler certains moyens, notamment le tutorat, et identifier les difficultés à l'échelle des écoles et des établissements (sans coût substantiel, car l’infrastructure d’évaluation existe déjà).
Enfin, définir des objectifs précis pour les progrès des élèves attendus aux différents niveaux scolaires, afin que toutes les réformes soient portées dans la durée, avec un cap de long terme.
La littérature scientifique permet de quantifier l'impact de chacune de ces mesures sur les apprentissages et d'identifier des leviers complémentaires, comme la réduction de la taille des classes au primaire. Ramener la taille des classes au primaire à la moyenne européenne (19 élèves par classe, contre 22 actuellement) coûterait de l’ordre de 2 milliards d’euros.
Selon le chiffrage du Conseil d’analyse économique, ces cinq leviers et la réduction de la taille des classes au primaire permettraient, en dix ans, de faire progresser le niveau des élèves en fin de collège de l'équivalent d'une année d'apprentissage et de réduire les inégalités au niveau de la moyenne de l'OCDE. Le coût total de ces mesures, environ quatre milliards d'euros, est inférieur aux économies liées à la réduction du nombre d'élèves au cours des dix prochaines années, du fait de la baisse de la natalité (au moins 5 milliards d’euros).
Notre pays dispose déjà de nombreux atouts : chercheurs de haut niveau, évaluations nationales, corps d'inspection, conseillers pédagogiques, enseignants engagés, établissements capables d'innover. Mais la France ne parvient pas encore à les organiser en un système cohérent, et les initiatives qui fonctionnent à l'échelle locale sont rarement massifiées. Surtout, les priorités politiques changent trop vite. Les dispositifs s'empilent sans toujours se renforcer. Il faut passer d'une succession de réformes à une stratégie de progrès éducatif éclairée par la recherche et mobilisatrice pour la communauté enseignante, et surtout ancrée dans la durée. Un tel cadre devrait être créé en adoptant une loi de programmation décennale fixant les objectifs de progression du niveau scolaire moyen et de réduction des inégalités, leurs indicateurs de suivi, les modalités de leur évaluation indépendante et le financement pluriannuel des mesures prioritaires.
Ce plan pourrait d'abord s’organiser autour des réformes présentées plus haut, avant d'être complété par d'autres mesures dont l'efficacité est démontrée par la recherche, ou par des initiatives locales à généraliser. Les chiffrages du Conseil d'analyse économique montrent que même un nombre restreint de leviers permettrait des progrès considérables, dès lors que ces réformes sont pleinement déployées et maintenues sur la durée. Leur coût est absorbable par le dividende démographique, dans un contexte budgétaire contraint, soumis à d’autres tensions comme l’enjeu de la rémunération des enseignants, inférieure à celle de leurs collègues en Europe. Un sondage mené auprès de 800 enseignants de l'élémentaire et du collège montre d'ailleurs un niveau d'adhésion élevé aux axes de réformes proposés.
Pour que cette transformation soit portée collectivement, l'école ou l'établissement doit en devenir le lieu central. C'est là que les données se discutent, que les enseignants travaillent ensemble, que les priorités nationales s'adaptent aux besoins réels des élèves. Cela suppose une animation pédagogique renforcée : chefs d'établissement, directeurs d'école, inspecteurs, enseignants expérimentés, formateurs et pairs doivent pouvoir organiser un travail collectif continu, avec un temps dédié et rémunéré.
La France peut retrouver une école plus efficace et plus juste. Elle y parviendra si elle soutient la recherche, accompagne les enseignants et tient un cap suffisamment longtemps. La campagne présidentielle qui s'ouvre doit être l'occasion d'un débat approfondi sur l'éducation, priorité absolue pour l'avenir du pays.
Liste des signataires
Philippe Aghion,
professeur au collège de France et prix Nobel d'économie 2025
Yann Algan, économiste,
professeur à HEC
Martin Andler, professeur
émérite de mathématiques à l'université de Versailles-Saint-Quentin
Daniel Auverlot, ancien
président du Conseil d'évaluation de l'école
Olivier Blanchard, Professeur a l'Ecole d'Economie de Paris
Stanislas Dehaene,
professeur au collège de France, président du conseil scientifique de
l'éducation nationale
Estelle Dalençon, enseignante
de mathématiques, marraine de la fête de la science en 2025
Clio Dintilhac,
spécialiste en comparaisons internationales en éducation
Marie Duru-Bellat, sociologue, professeur émérite à Sciences po
Marc Gurgand, professeur
à l'école d'économie de Paris
Adeline Hazan, Présidente d’Unicef France
Guillaume Houzel,
directeur général délégué de OpenClassrooms
Xavier Jaravel,
professeur à la London School of Economics et président délégué du Conseil
d'analyse économique
Christophe Kerrero,
ancien recteur de Paris
William Marois, ancien
recteur
Marie-Caroline Missir,
déléguée générale du think tank Vers le haut, dédié à la jeunesse et à
l'éducation
Jean Pisani-Ferry,
économiste, senior fellow au Peterson Institute, ancien commissaire général de
France Stratégie
Florence Rizzo,
fondatrice de l'association Ecolhuma
Alexandra Roulet,
économiste, professeure à l'Insead
Laure Saint-Raymond,
mathématicienne, professeure à l'Institut des hautes études scientifiques, membre du Conseil d'évaluation de l'Ecole
François Taddéi,
biologiste, président du Learning Planet Institute




